LA MAUVAISE HUMEUR DE SÉBASTIEN
- Sébastien LAGOUTTE

- il y a 7 jours
- 4 min de lecture
Royal Canin voulait des cadres dirigeants dociles. La Cour de cassation lui rappelle qu’un salarié n’est pas un labrador.
Le 1er avril 2026, la chambre sociale de la Cour de cassation a rendu une décision qui devrait provoquer quelques sueurs froides dans les open spaces aseptisés des grandes entreprises où l’on confond parfois “management” avec “culte de la personnalité”. Dans cette affaire opposant la société Royal Canin France à son ancien directeur financier, la Haute juridiction rappelle une chose simple, presque révolutionnaire en entreprise : un salarié a encore le droit de penser qu’un dirigeant est mauvais. Et même de le dire. Oui, même avec sarcasme. Oui, même dans un comité de direction. Oui, même sans mettre trois smileys corporate et un “bien cordialement”. Parce qu’à écouter certains employeurs, toute critique d’un manager devrait désormais relever du crime de lèse-majesté. Spoiler : la Cour n’a pas totalement suivi.

Les faits : un directeur financier ose penser tout haut
Un salarié, directeur financier de l’entreprise depuis 2016, participe en mars 2020 à une réunion de comité de direction en visioconférence, en pleine période COVID.
Et là, drame absolu.
Au cours de cette réunion, il échange avec un autre cadre quelques messages privés particulièrement terrifiants pour l’ordre capitaliste :
« Au bout d’un moment le vide, ça se voit non ? » « S’il y avait que là-dessus qu’il a du mal »
à propos du nouveau directeur général.
Voilà. C’est ça, le séisme.
Pas d’insulte. Pas de menace. Pas de harcèlement. Pas de diffamation. Pas de sabotage.
Juste du sarcasme de cadre sup’ fatigué dans une visioconférence probablement interminable remplie de “dashboards”, “executive summaries” et autres mots anglais utilisés pour éviter de dire “tableau Excel”.
Royal Canin décide alors de licencier son directeur financier en considérant que ces propos étaient méprisants, humiliants et incompatibles avec son “devoir d’exemplarité”.
En langage RH moderne, cela signifie généralement :
“Tu n’as plus le droit d’avoir une pensée ironique après avoir dépassé un certain coefficient hiérarchique.”
La procédure : l’employeur veut faire passer le sarcasme pour une faute grave
Le salarié saisit le conseil de prud’hommes après son licenciement.
La Cour d’appel de Nîmes considère que le licenciement est nul, car il porte atteinte à la liberté d’expression du salarié.
Et là, l’employeur tente le grand numéro dramatique devant la Cour de cassation :
“oui mais il était directeur financier !”
“oui mais c’était en comité de direction !”
“oui mais il a remis en cause le nouveau DG devant les autres cadres !”
“oui mais le contexte COVID !”
“oui mais le devoir d’exemplarité !”
En résumé :
“ Votre Honneur, notre cadre supérieur a fait preuve d’ironie. Comment gouverner une entreprise après une telle barbarie ? ”
La décision : non, critiquer un chef n’est pas un délit
Et la Cour de cassation répond, assez sèchement : Un salarié bénéficie de sa liberté d’expression dans l’entreprise, sauf abus caractérisé.
Pour justifier une sanction, encore faut-il démontrer des propos :
injurieux,
diffamatoires,
ou excessifs.
Or ici, la Cour relève que :
les propos étaient sarcastiques mais non insultants ;
ils n’avaient pas été rendus publics ;
il s’agissait d’un fait isolé ;
aucune conséquence concrète pour l’entreprise n’était démontrée.
Autrement dit :
Se moquer d’un dirigeant incompétent ne devient pas automatiquement une faute lourde simplement parce que ce dirigeant possède une carte de visite plus épaisse.
Et c’est extrêmement important pour les salariés comme pour les représentants du personnel.
Parce que dans beaucoup d’entreprises, la frontière entre “respect” et “soumission psychologique” devient de plus en plus floue.
Une claque utile contre la dérive monarchique du management
Cette décision est salutaire.
Depuis des années, une partie du management moderne tente d’imposer une vision infantilisante du rapport hiérarchique :
le salarié doit être “positif” ;
le salarié doit être “aligné” ;
le salarié doit “porter les valeurs” ;
le salarié doit “adhérer à la vision”.
Et bientôt quoi ? Applaudir pendant les réunions Teams quand le directeur régional partage un PowerPoint sur “l’agilité transverse” ?
La Cour rappelle ici une évidence fondamentale : L’entreprise n’est pas une secte.
Un salarié n’a pas à éprouver une admiration mystique pour son supérieur hiérarchique.
Et heureusement.
Car sinon, demain, un élu du personnel qui ironise sur une stratégie absurde pourrait être accusé de “déloyauté”, un syndicaliste sarcastique de “manque d’adhésion”, et un salarié critique de “négativité toxique”.
On connaît la musique.
Attention : la Cour sauve la liberté d’expression… mais recadre aussi la procédure
L’arrêt est toutefois plus nuancé qu’il n’y paraît.
Car sur un autre volet (celui du forfait jours et des heures supplémentaires) la Cour casse partiellement l’arrêt d’appel.
Pourquoi ?
Parce que la cour d’appel avait considéré que l’employeur n’avait pas correctement formulé certaines demandes procédurales dans le dispositif de ses conclusions.
La Cour de cassation estime au contraire que l’argumentation de l’employeur suffisait pour permettre le débat judiciaire.
Résultat :
la nullité du licenciement reste solidement consacrée ;
mais les questions liées au forfait jours et aux heures supplémentaires repartent devant la cour d’appel de Montpellier.
Ce qu’il faut retenir pour les salariés et les élus du personnel
Cette décision est une arme utile contre les sanctions disciplinaires déguisées en “problèmes de posture”.
Parce qu’aujourd’hui, énormément d’employeurs ne sanctionnent plus frontalement les salariés pour leurs opinions.
Non.
Ils parlent :
“d’attitude inappropriée” ;
“de manque d’adhésion” ;
“d’énergie négative” ;
“d’insuffisance comportementale”.
Le tout emballé dans du jargon RH parfumé au PowerPoint.
La Cour rappelle ici qu’on ne peut pas licencier quelqu’un simplement parce qu’il a osé critiquer - même sèchement - un dirigeant.
Et ça, dans une époque où certains managers veulent des collaborateurs silencieux, souriants et émotionnellement stérilisés, c’est presque un acte de résistance démocratique.
La décision de justice commentée :





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