LA MAUVAISE HUMEUR DE SÉBASTIEN
- Sébastien LAGOUTTE

- 20 avr.
- 5 min de lecture
Géolocalisation des salariés ou la laisse électronique selon MEDIAPOSTE.
Si tu pensais que le futur du travail, c’était la semaine de quatre jours et des hologrammes de collègues sympas, redescends tout de suite : la Cour de cassation vient de rendre un arrêt, et ça sent le sapin pour tes libertés. On parle ici de la validation définitive de la laisse électronique pour les forçats de la pub. Dans le rôle du maître-chien : Mediaposte. Dans le rôle du canidé géolocalisé : le distributeur de prospectus. Pour nos brillants magistrats, traquer un être humain à la seconde près n’est plus une dérive dystopique, c’est une "nécessité objective". On a troqué la robe pour le treillis de gardien de prison numérique, et franchement, l’érosion de la vie privée a rarement été aussi bien "motivée".

Le rappel des faits : 10 secondes de liberté (ou presque)
Pour bien comprendre le niveau de tendresse de Mediaposte, imagine que ton patron s’incruste dans ta poche toutes les dix secondes pour vérifier si tu n’as pas eu l’audace de respirer un peu trop fort.
C’est le système "Distrio".
Voici le quotidien enchanté du "collaborateur" (ou du matricule, selon ton humeur) :
Le mouchard portatif : Un boîtier mobile que tu dois trimballer pendant toute ta tournée.
La fréquence cardiaque du flicage : Ta position est enregistrée toutes les 10 secondes. À ce stade-là, ce n’est plus un suivi de travail, c’est de la télémétrie pour Formule 1, sauf que la voiture est un mec payé au lance-pierre.
L’illusion de l’autonomie : On te vend que tu es "libre" d'organiser tes horaires. C’est beau comme une brochure de camp de vacances en Corée du Nord.
En réalité, l’absurdité du contrôle est totale :
Le trajet est gravé dans le marbre par une "feuille de route".
Les poignées d'imprimés sont pré-quantifiées (pas une de plus, pas une de moins).
Chaque boîte aux lettres est une cible imposée.
Le délai est fixé par le client (parce que la promo sur les yaourts n'attend pas).
En gros, tu as l'immense liberté de choisir si tu commences à obéir à 8h ou à 9h. C'est l'autonomie version "choisissez la couleur de vos chaînes".
Le parcours du combattant : Un ping-pong judiciaire interminable
Il faut saluer la patience de la Fédération Sud-Est des activités postales (SUD-PTT). Ils ont cru, les pauvres, que le droit du travail servait encore à protéger les humains. Quelle naïveté touchante.
Le feuilleton judiciaire est une ode à l’acharnement :
L'attaque : Assignation de Mediaposte parce que, bizarrement, se faire pucer comme un labradore ne plaisait pas à tout le monde.
Round 1 (2018) : La Cour de cassation casse un premier arrêt. L'espoir fait vivre.
Round 2 (2024) : La Cour d'appel de Lyon s'assoit sur les libertés et dit "Amen" à la géolocalisation.
Le bouquet final (2026) : Rejet du pourvoi. La boucle est bouclée, le piège est refermé.
L'argument de la Fédération reposait sur l'article L. 1121-1 du Code du travail : aucune restriction de liberté ne doit être disproportionnée. Mais pour les juges, utiliser un satellite pour vérifier qu'un mec met bien une pub pour du jambon dans une boîte, c'est tout à fait "proportionné". C’est l’équivalent juridique de sortir un char d’assaut pour écraser une coccinelle, et de dire : « Regardez comme c’est efficace ! ».
La décision : La "légalité" de l'espionnage de proximité
Le couperet est tombé. La Cour de cassation a décidé que, puisque les distributeurs n'ont aucune liberté réelle dans l'organisation de leur trajet, on peut bien les fliquer à mort. C’est la doctrine du "tu n'as rien à cacher puisque tu n'as rien le droit de faire".
Les juges valident l’horreur avec des arguments d’une mauvaise foi olympique :
Le pragmatisme de l'espion : Tout autre moyen (auto-déclaratif, sondages) est jugé "inefficace". En 2026, l'être humain est officiellement considéré comme un menteur pathologique que seule la technologie peut dompter.
Le spectre d'Adrexo : La Cour note que chez le concurrent Adrexo, on avait essayé une géolocalisation "dégradée" (juste les débuts, fins et pauses). Résultat ? Des "discussions sans solution" sur le temps réel. La morale est magnifique : comme la surveillance partielle crée des débats, passons à la surveillance totale pour fermer la gueule des salariés. Le flicage intégral, c’est la paix sociale !
Le "Tiers de confiance" et le seuil de 5% : C'est le chef-d’œuvre du cynisme. On nous explique que l'employeur ne te suit pas en direct (il a d'autres chats à fouetter) car les données sont chez un tiers. Mais dès que tu es 5 % plus lent que l'algorithme, le rideau tombe et ton patron peut fouiller ton parcours. C'est la "Liberté Conditionnelle Numérique" : on ne te surveille pas, on attend juste que tu fautes pour t'aligner.
Vision de la Cour (Le Droit) vs Réalité du Terrain (Le Vitriol)
Sujet | La Vision de la Cour (Le Droit) | La Réalité de l'Employé |
Justification | Système "objectif et fiable" imposé par la CJUE. | Une laisse électronique qui vibre toutes les 10 secondes. |
Autonomie | Aucune restriction (horaires libres). | Tu choisis l'heure de ton calvaire, le reste est téléguidé par satellite. |
Santé et Sécurité | Application de la Directive 89/391 (Protection). | On te protège tellement bien qu'on compte tes pas pour être sûr que tu ne "vives" pas. |
Tiers de confiance | Garantie de confidentialité des données. | Le sniper est dans le noir, mais il a une lunette thermique réglée sur 5%. |
Comparaison Adrexo | Le système partiel est un échec technique. | "Le viol partiel de la vie privée c'est chiant, passons au viol total, c'est plus fluide." |
Amis syndicalistes, déposez les armes. Cet arrêt est un braquage juridique. La Cour a utilisé la jurisprudence de la CJUE (arrêt Federación de Servicios de Comisiones Obreras), qui était censée forcer les patrons à payer toutes les heures, pour justifier de vous coller une puce sous la peau. C'est l'arroseur arrosé, version "Effet Utile" : pour garantir tes droits, on va t'enlever ta dignité.
Détail savoureux : la Cour a invoqué la doctrine "Cilfit" pour refuser de poser une question préjudicielle à l'Europe. En clair : "On est tellement sûrs d'avoir raison de vous fliquer qu'on n'a même pas besoin de demander l'avis de la Cour de Justice de l'Union Européenne". L'arrogance française à son sommet.
Conseils de survie (Cyniques) pour les rescapés :
Devenez un algorithme : Puisque le système déteste les écarts, arrête de marcher comme un humain. Adopte une cadence de métronome. Si tu éternues, fais-le en marchant, sinon tu vas déclencher l'alerte des 5 %.
Remerciez la Directive 89/391 : Quand ton boîtier bippe pour la 400ème fois de la matinée, dis-toi que c'est pour ta "santé et ta sécurité". C'est pour ton bien qu'on vérifie si tu n'es pas resté coincé 3 minutes de trop devant un jardin fleuri.
L'auto-déclaratif est un crime : Intègre bien que ta parole ne vaut rien. Si le GPS dit que tu étais à 4 mètres de la boîte, tu y étais. La machine a toujours raison, car elle n'a pas d'âme, elle.
En 2026, le droit du travail a terminé sa mutation : il ne protège plus l'homme contre l'exploitation, il optimise l'exploitation pour qu'elle soit irréprochable. Allez, bonne tournée, et n'oubliez pas de sourire au satellite, il vous regarde toutes les dix secondes. Et ça, c'est la classe.





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