LA MAUVAISE HUMEUR DE SÉBASTIEN
- Sébastien LAGOUTTE

- 21 oct. 2025
- 4 min de lecture
Une claque monumentale pour les employeurs, une victoire historique pour les salariés aidants
Le 11 septembre 2025, la Cour de Justice de l'Union Européenne (CJUE) a rendu une décision explosive. Retenez bien cette référence : affaire C-38:24. C'est une avancée majeure, un véritable tremblement de terre pour tous les salariés qui se décarcassent pour s'occuper d'un proche handicapé.

Fini le temps où l'employeur pouvait se cacher derrière des prétextes bidons pour refuser un aménagement de poste ou d'horaires. Désormais, un tel refus est une discrimination pure et simple, et c'est la plus haute juridiction européenne qui le dit.
Quand s'occuper de son fils handicapé vous coûte votre job
Pour comprendre la portée de cette décision, il faut connaître l'histoire de cette salariée italienne, une histoire qui ressemble à celle de tant d'entre nous.
Cette salariée était "opératrice de gare" pour la société AB en Italie. Elle s'occupait seule de son fils mineur, atteint d'un "grave handicap et d’une invalidité totale". Elle était sa principale dispensatrice de soins, des soins qui devaient être administrés à heure fixe, l'après-midi.
Pour concilier son travail et sa vie, la salariée a fait des demandes "réitérées" à son employeur. Elle ne demandait pas la lune : un poste à horaires fixes, même si cela impliquait une moindre qualification. Juste de quoi pouvoir travailler sans sacrifier la santé de son fils.
La société AB a refusé tout aménagement permanent. À la place, elle a accordé des mesures "provisoires", des miettes jetées pour calmer le jeu : "la désignation d’un lieu de travail fixe et dans l’octroi d’un régime horaire préférentiel". Une solution précaire, à la merci du bon vouloir patronal.
Cette situation n'a pas duré. En octobre 2022, la salariée a été licenciée. Voilà le sort que son employeur lui a réservé pour avoir simplement demandé à travailler dignement tout en assumant ses responsabilités familiales.
Le parcours du combattant judiciaire : des tribunaux italiens à la Cour Européenne
Le chemin vers la justice a été long et semé d'embûches, montrant à quel point les institutions peuvent être déconnectées de nos réalités.
En première et deuxième instance, les juges italiens ont été complètement à côté de la plaque. Le Tribunal de Rome, puis la Cour d'appel de Rome, ont rejeté le recours de la salariée. Pire, la Cour d'appel a eu le culot de considérer que les mesurettes "provisoires" de l'employeur constituaient des "aménagements raisonnables". Une aberration juridique.
Heureusement, la salariée n'a pas lâché et s'est pourvue en cassation. C'est cette haute juridiction italienne qui, enfin, a compris l'enjeu et a posé les bonnes questions à la CJUE :
Un salarié qui aide un proche handicapé peut-il se plaindre d'une discrimination indirecte à cause du handicap de ce proche ?
Si oui, l'employeur a-t-il l'obligation de prévoir des "aménagements raisonnables" pour ce salarié, comme il doit le faire pour un travailleur handicapé ?
La Décision de la CJUE : Un Double Uppercut Juridique
La réponse de la Cour est un K.O. en deux temps pour les employeurs. C'est clair, net, et sans bavure.
Premier uppercut : La discrimination "par association" s'applique même si elle est indirecte ! La Cour a répondu un grand OUI à la première question : l'interdiction de discrimination indirecte fondée sur le handicap "s’applique à un employé qui n’est pas lui-même handicapé, mais qui fait l’objet d’une telle discrimination en raison de l’assistance qu’il apporte à son enfant atteint d’un handicap".
Qu'est-ce qu'une discrimination indirecte ? C'est quand une règle "apparemment neutre", comme des horaires par roulement imposés à tout le monde, désavantage en pratique et de manière disproportionnée un groupe de personnes. Ici, les salariés aidants, qui ne peuvent pas jongler avec des plannings imprévisibles.
Deuxième uppercut : L'obligation d'aménagement raisonnable est étendue aux salariés aidants ! La deuxième victoire est tout aussi écrasante. La Cour a aussi répondu OUI à la deuxième question. Un employeur EST TENU d'adopter des aménagements raisonnables pour un salarié aidant.
Ce que ça veut dire concrètement : L'employeur ne peut plus rester les bras croisés. Il a une obligation d'agir. La Cour donne même des exemples d'aménagements possibles : "la réduction du temps de travail" ou la "réaffectation à un autre poste de travail".
La seule porte de sortie pour le patron (et elle est étroite) : L'employeur ne peut se défiler qu'en invoquant une "charge disproportionnée". Mais attention, ce n'est pas un chèque en blanc pour se défausser ! Il faut tenir compte des coûts financiers, de la taille et des ressources de l'entreprise, et de la possibilité d'obtenir des aides publiques. En clair, l'employeur devra sortir ses bilans et prouver que l'aménagement demandé le mettrait réellement en péril. Autant dire que ça va être compliqué pour lui.
Ce que cette décision change pour vous, Salariés et Élus du Personnel
Cette décision n'est pas un bout de papier. C'est une arme. Voici comment s'en servir.
Un nouvel arsenal pour les salariés : Votre droit est reconnu ! Vous n'êtes plus seul à quémander une faveur. Si vous aidez un proche handicapé et que votre patron vous refuse un aménagement d'horaires, un changement de poste ou du télétravail, il est potentiellement dans l'illégalité.
Ce n'est plus à vous de supplier. C'est à l'employeur de prouver, chiffres à l'appui, que votre demande lui impose une "charge disproportionnée".
Fini les mesurettes et les solutions temporaires pour vous faire taire. Vous êtes en droit d'exiger une solution pérenne et stable.
Instructions pour les élus du personnel (CSE, syndicats) : Diffusez l'info ! Faites connaître cet arrêt à tous les salariés. Imprimez-le, affichez-le, parlez-en. C'est une arme de défense massive.
Auditez les pratiques de votre entreprise : Exigez de la direction la mise en place d'une véritable politique d'accompagnement des salariés aidants.
Fini les arrangements au cas par cas, place au droit !
Soutenez les dossiers individuels : Lorsqu'un salarié fait une demande, appuyez-la avec cet arrêt.
Rappelez à la direction ses nouvelles obligations. N'hésitez pas à brandir la menace d'une action en justice pour discrimination. Le rapport de force a changé.
La solidarité familiale n'est plus une variable d'ajustement du capital. Grâce à la lutte de cette salariée, la justice européenne a rappelé aux patrons qu'un salarié est avant tout un être humain. À nous de faire appliquer cette victoire sur le terrain, sans rien lâcher.
Ah oui parce que...chose importante : cette décision de la CJUE est transposable comme toutes celles rendues par cette juridiction dans les pays de l'UE... et donc en France !




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