Grève provoquée par l’employeur : les salariés ont-ils désormais droit à leur rémunération intégrale pendant le conflit ?
- Sébastien LAGOUTTE

- il y a 3 jours
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Un arrêt rendu par la Chambre sociale de la Cour de cassation le 18 mars 2026 constitue une avancée majeure pour la protection financière des salariés lors de conflits collectifs. En confirmant la condamnation de la société Idex énergie 971, la Haute Juridiction consacre un véritable bouclier jurisprudentiel face à l'obstination de l'employeur. Pour les représentants du personnel, cette décision est une victoire stratégique : elle établit que lorsque la grève est la seule issue face à une violation délibérée des droits essentiels par l'employeur, ce dernier doit assumer le coût salarial du conflit.
La Cour tranche deux points cruciaux qui sécurisent l'action syndicale. D'une part, elle qualifie l'indemnisation des jours de grève de créance salariale, et non de simples dommages-intérêts. D'autre part, elle définit un régime de prescription particulièrement protecteur, empêchant l'employeur de spéculer sur l'essoufflement financier des grévistes. Pour saisir la pleine mesure de cette décision, il est nécessaire d'analyser le conflit né au sein de la centrale de Jarry, où la résistance patronale a transformé une revendication statutaire en une « situation contraignante » pour les salariés.

Chronologie des faits : Un conflit fondé sur le refus d'un statut conventionnel
Le litige s'enracine dans le refus systématique de la société Idex énergie 971 d'appliquer le cadre conventionnel obligatoire à ses techniciens.
Un salarié, dont le contrat de travail a été transféré à la société en 2013 lors de la reprise de l'exploitation de la centrale de Jarry, s'est trouvé confronté, avec ses collègues, à un employeur refusant de reconnaître ses obligations de branche.
Les faits marquants de cette confrontation sont les suivants :
Historique contractuel : Notre salarié est engagé en 2011 par Idex énergies Antilles Guyane ; son contrat est transféré le 1er août 2013 à Idex énergie 971.
Déclenchement de la crise : Face au refus d'appliquer le statut national des industries électriques et gazières (IEG), un préavis de grève est déposé le 26 octobre 2015.
Entrée en grève : Le mouvement débute le 3 novembre 2015. Les salariés réclament l'application intégrale du statut IEG, incluant l'Indemnité Spéciale DOM (ISD — prime de vie chère) et le régime de retraite supplémentaire associé.
Le blocage, qui s'est prolongé jusqu'en 2017, n'était pas le fruit d'une volonté d'obstruction des grévistes, mais la conséquence inévitable du positionnement de l'employeur qui, malgré des alertes répétées, a choisi de persister dans l'illégalité contractuelle.
Parcours procédural : La bataille pour la reconnaissance des droits
La complexité du parcours judiciaire souligne l'importance d'une stratégie contentieuse en deux temps. Les salariés ont d'abord dû obtenir une reconnaissance de leurs droits par la voie du référé pour caractériser le manquement de l'employeur, avant de pouvoir prétendre au rappel de salaires au fond.
Date / Instance | Décision ou Événement Clé |
22 janvier 2016 (Référé) | Ordonnance imposant l'application immédiate du statut IEG sous astreinte. |
Juillet 2016 | Régularisation partielle de l'ISD par l'employeur (mais persistance du refus pour le reste du statut). |
23 octobre 2017 (Appel Référé) | Confirmation de l'obligation d'appliquer l'intégralité du statut national des IEG. |
18 octobre 2019 (CPH) | Saisine par le salarié pour le paiement des salaires perdus et primes de 13ème mois. |
25 septembre 2023 (Appel) | Rejet de la prescription et condamnation de l'employeur au maintien de la rémunération. |
Le pourvoi en cassation de l'employeur constituait l'ultime levier pour tenter de requalifier la dette en "dommages-intérêts" afin d'invoquer une prescription plus courte et limiter ainsi sa responsabilité financière.
La décision de la Cour de cassation
En rejetant le pourvoi, la Cour de cassation valide un raisonnement implacable : l'employeur ne peut invoquer la suspension du contrat de travail pour s'exonérer du paiement des salaires lorsqu'il a lui-même provoqué la cessation du travail par ses propres manquements.
L'employeur tentait de faire appliquer la prescription biennale (2 ans) prévue par l'article L. 1471-1 du code du travail, arguant que l'indemnité compensatrice était de nature indemnitaire. La Cour a fermement rejeté cette lecture.
Puisque l'indemnité correspond au montant exact de la rémunération qui aurait dû être versée, elle a la nature d'une créance salariale.
En conséquence, c’est la prescription de 3 ans (article L. 3245-1) qui s'applique.
Contrairement aux salaires classiques qui se prescrivent mois par mois, la Cour fixe le point de départ au jour de la cessation de la grève (6 mars 2017). Ce délai global protège le salarié contre toute forclusion durant le conflit. Cette décision couvre explicitement le salaire de base et les accessoires tels que la prime de treizième mois.
La Cour consacre la notion de "situation contraignante". L'employeur a commis un manquement grave en refusant d'appliquer le statut IEG malgré une injonction judiciaire dès janvier 2016.
Un point crucial de l'arrêt mérite l'attention des élus : la régularisation partielle ne suffit pas à dédouaner l'employeur. Bien qu'Idex ait procédé à un versement de l'ISD en juillet 2016, elle continuait de refuser l'application des autres volets du statut (notamment la retraite supplémentaire). La Cour juge que ce maintien partiel de la violation du droit conventionnel suffit à maintenir la situation contraignante, obligeant l'employeur à payer l'intégralité des salaires perdus sur toute la durée de la grève.
Cet arrêt modifie radicalement le rapport de force lors des conflits longs. Il offre aux syndicats les moyens de sécuriser financièrement les salariés engagés dans la défense de leurs droits fondamentaux.
Les trois enseignements stratégiques majeurs sont :
L’usage tactique du référé : Pour établir le "manquement délibéré", les élus doivent obtenir une décision de justice (même en référé) le plus tôt possible dans le conflit. L'inexécution d'une ordonnance sous astreinte devient le levier juridique qui transforme la grève en grève contrainte indemnisable.
Le dérisque financier du droit de grève : Cet arrêt "dérisque" la grève lorsqu'elle est l'unique recours face à un employeur de mauvaise foi. Les élus peuvent désormais assurer aux salariés que l'appauvrissement n'est pas une fatalité si le conflit est fondé sur un manquement grave de l'employeur préalablement identifié.
L'optimisation des délais de recours : L'application de la prescription triennale déclenchée en fin de conflit offre une sérénité procédurale. Elle permet de consolider l'ensemble des créances (salaires, 13ème mois, primes) sans risquer de perdre les premiers mois de grève par le jeu de la prescription mensuelle.
En conclusion, la Cour de cassation rappelle que le contrat de travail ne saurait être un espace de non-droit. En érigeant la rémunération des grévistes en sanction du manquement patronal, elle place la responsabilité sociale et contractuelle au cœur de la stratégie d'entreprise, s'érigeant en rempart définitif contre l'arbitraire de l'employeur.

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