LA MAUVAISE HUMEUR DE SÉBASTIEN
- Sébastien LAGOUTTE

- 11 nov. 2025
- 5 min de lecture
La Laitière de Vitré voulait noter le "bon sens" de ses salariés, la justice lui a mis un zéro pointé.
Bienvenue dans le monde merveilleux du management 2.0, où l'on ne vous demande plus seulement de faire votre travail, mais aussi d'incarner une version idéalisée de vous-même. Un monde où des employeurs, se prenant pour des coachs de vie sous Prozac, s'arrogent le droit de noter votre « optimisme » ou votre « honnêteté ».

C'est précisément le procès de cette absurdité managériale moderne qui vient de se conclure devant la plus haute juridiction française. La décision de la Cour de cassation (pourvoi n°22-20.716) dans l'affaire opposant la Laitière de Vitré au syndicat CFDT n'est pas un simple arrêt ; c'est une victoire jouissive pour tous les salariés qu'on essaie de faire rentrer dans des cases comportementales ridicules.
C'est un rappel cinglant que le contrat de travail est un échange de compétences contre un salaire, pas un pacte de soumission psychologique.
Pour bien savourer cette déculottée patronale, un retour sur les faits s'impose. Car c'est dans la genèse de cette « innovation » RH que se niche toute la saveur de son échec.
« Sois optimiste, honnête et plein de bon sens, esclave moderne ! »
Pour comprendre comment on a pu en arriver là, il faut se pencher sur la source du conflit. Le diable, comme souvent, se cache dans les détails d'un document Word pondu par une direction en quête de modernité. En l'espèce, il s'agissait des grilles d'évaluation délirantes, baptisées « Entretien de Développement Individuel » (EDI), que la société Laitière de Vitré a tenté d'imposer à ses salariés en 2017.
Ce dispositif, sous ses airs bienveillants, était en réalité un véritable concours de la meilleure personnalité. Plutôt que de s'en tenir à l'évaluation objective des compétences professionnelles, la direction avait décidé de sonder les âmes et les cœurs. Le salarié se voyait jugé sur des critères aussi inquisiteurs que subjectifs, comme sa capacité à faire preuve d'« optimisme », d'« honnêteté » ou encore – le graal de l'arbitraire – de « bon sens ». On imagine déjà les entretiens : « Jean-Pierre, votre rapport est impeccable, mais vous n'avez souri que trois fois ce matin, ça sera un 4/10 en "Optimisme" ».
Face à cette tentative d'intrusion psychologique déguisée en évaluation professionnelle, le syndicat CFDT a refusé de boire le petit-lait de la direction. Estimant que la vie privée et la personnalité des salariés n'avaient rien à faire dans une grille d'évaluation, il n'a eu d'autre choix que de traîner l'affaire devant les tribunaux, initiant un long marathon judiciaire.
Le parcours du combattant judiciaire : Le pot de terre contre le pot de lait
La justice est un long chemin de croix, surtout quand une entreprise s'acharne à défendre l'indéfendable avec la ténacité d'une moule sur son rocher. La Laitière de Vitré, ce champion local de l'évaluation intrusive, persuadée du bien-fondé de son système de notation des consciences, a persisté dans son erreur jusqu'à la plus haute juridiction du pays, obligeant le syndicat à ne jamais baisser la garde.
Voici la chronologie de ce combat acharné :
2017 : Le Syndicat sonne la charge. La CFDT, voyant rouge, assigne la société en justice pour faire interdire ce dispositif d'évaluation qui flirte dangereusement avec le délit de faciès comportemental.
28 mai 2018 : Première baffe. Le tribunal de grande instance ne mâche pas ses mots et déclare la procédure EDI illicite. Un premier revers qui aurait dû inciter l'entreprise à la modestie.
2 juin 2022 : La confirmation en appel. Saisie par l'entreprise, la cour d'appel de Rennes enfonce le clou. Non seulement elle confirme l'illégalité du système, mais elle en précise les contours, préparant le terrain pour le K.O. final.
Le pourvoi en cassation : L'acharnement final. Non contente de ses deux défaites cinglantes, la Laitière de Vitré décide de jouer son va-tout en formant un pourvoi en cassation, ce que l'on pourrait appeler le « dernier carré des mauvais perdants ».
Alors, la Cour de cassation, ce repaire de sages en hermine, a-t-elle fini par valider le management par le « bon sens » ? La réponse est un « NON » bien gras et sans appel.
Le « bon sens » patronal jeté aux ordures par la Cour
L'arrêt rendu par la chambre sociale le 15 octobre 2025 est le point d'orgue de cette saga judiciaire. C'est un moment de pure logique juridique face à l'arbitraire managérial, un rappel à l'ordre brutal pour tous les employeurs qui oublient que leur pouvoir de direction a des limites, et que ces limites s'appellent le Code du travail et la dignité humaine.
La décision finale, énoncée avec la froideur implacable du droit, est un chef-d'œuvre de concision :
REJETTE le pourvoi.
Traduction pour les non-initiés : la Laitière de Vitré a perdu sur toute la ligne. Elle est de plus condamnée aux dépens, c'est-à-dire qu'elle doit payer l'intégralité des frais de justice de ce long combat qu'elle a elle-même entretenu.
Mais le plus savoureux se trouve dans les arguments de la Cour, qui a méthodiquement démonté la défense de l'entreprise :
Critères d'évaluation : Non, juger l'âme de vos salariés n'est pas votre boulot. La Cour a pulvérisé l'argumentaire de l'entreprise en jugeant que les notions d'« optimisme », d'« honnêteté » et de « bon sens » étaient, par nature, inadaptées. Elle a estimé que ces critères, « trop vagues et imprécises », avaient une « connotation moralisatrice » qui « rejaillissait sur la sphère personnelle des individus ». En clair, vouloir noter objectivement de telles « qualités » est une absurdité qui ne peut conduire qu'à une « approche trop subjective » de la part de l'évaluateur. La justice rappelle ici une évidence : on évalue des compétences, pas une personnalité.
Sanction : Oui, tout le système était pourri. L'entreprise se plaignait que l'interdiction totale de son dispositif était une sanction « disproportionnée », arguant que la partie sur les compétences comportementales était mineure. La Cour a balayé cet argument d'un revers de main. Elle a validé le raisonnement des juges précédents : la partie consacrée aux « compétences comportementales » n'était absolument pas « secondaire ou accessoire ». Elle gangrenait l'ensemble du dispositif, le rendant entièrement et irrévocablement illicite. Une goutte de poison suffit à gâcher toute la potion.
Cette décision est bien plus qu'une simple victoire pour un syndicat. Elle constitue une arme juridique puissante pour tous les salariés et leurs représentants. Elle grave dans le marbre un principe fondamental, rappelé à l'article L. 1222-3 du Code du travail : les critères d'évaluation doivent être précis, objectifs et pertinents. Tout le reste n'est que littérature managériale abusive.
Le Droit du travail, dernier rempart contre la connerie en col blanc
Cette affaire est une parabole moderne de la résistance face au « management bullshit ». Elle nous rappelle que derrière les concepts fumeux de « développement personnel », de « compétences comportementales » et de « culture d'entreprise positive » se cache trop souvent un désir de contrôle total, une volonté de formater les individus au-delà de la sphère professionnelle.
À tous les apôtres du « Chief Happiness Officer » et autres gourous de la bienveillance obligatoire, la Cour de cassation vient d'adresser un message limpide : un contrat de travail sert à échanger une compétence contre un salaire, pas une âme contre une évaluation. Finalement, la justice a rappelé que le « bon sens » consiste à payer des gens pour leur travail, pas pour leur capacité à simuler le bonheur. Une leçon qui, hélas, n'est toujours pas une évidence dans les open spaces.





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